Aminata Touré sur RT : entre discours souverainiste et réalités de la dépendance
Ce débat, qui dépasse la seule personne d'Aminata Touré, touche au coeur d'une question que l'Afrique de l'Ouest ne peut plus éluder : à quelles conditions un discours de souveraineté devient-il une politique de souveraineté ?

Ancienne Première ministre et figure politique de premier plan, Aminata Touré a accordé une interview à RT Français qui ne passe pas inaperçue. Un académicien sénégalais y lit autant une ambition de repositionnement international qu'une série de contradictions difficiles à ignorer.
Dans cet entretien diffusé sur la chaîne russe RT Français, Aminata Touré a défendu une vision renouvelée de la place du Sénégal sur la scène mondiale, insistant sur la souveraineté nationale et la nécessité pour les pays africains de s'affranchir des tutelles extérieures. Un registre qui résonne avec le discours porté depuis 2024 par le nouveau pouvoir à Dakar, incarné par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, tous deux partisans affichés d'une rupture avec les formes de dépendance héritées de la période postcoloniale.
Mais c'est précisément ce registre que Boubacar Ly, universitaire sénégalais, soumet à un examen critique. Dans son analyse, il relève que la rhétorique souverainiste, aussi légitime soit-elle dans ses intentions, se heurte à des contraintes structurelles que les discours ne dissolvent pas. Le Sénégal reste étroitement lié à des partenaires extérieurs sur les plans financier, commercial et sécuritaire. Ces dépendances ne sont pas le fruit d'un simple alignement politique ; elles sont inscrites dans des décennies de construction économique et institutionnelle.
Le choix du média est lui-même porteur de sens. S'exprimer sur RT Français, chaîne financée par l'État russe et objet de vives controverses en Occident depuis l'invasion de l'Ukraine, constitue un signal que l'académicien ne laisse pas sans commentaire. Ce positionnement illustre une tendance observable dans plusieurs capitales africaines : la multiplication des interlocuteurs internationaux comme levier d'autonomie, mais aussi comme outil de pression symbolique vis-à-vis des partenaires traditionnels, au premier rang desquels la France.
L'analyse de Boubacar Ly invite ainsi à dépasser la lecture binaire qui opposerait un bloc souverainiste progressiste à un ordre mondial figé. Entre l'affirmation d'une indépendance de façade et la construction patiente d'une autonomie réelle, la distance peut être considérable. Le cas sénégalais n'est pas isolé : du Mali au Niger, en passant par le Burkina Faso, les pays du Sahel ont ces dernières années multiplié les ruptures spectaculaires avec leurs anciens tuteurs, sans que cela se traduise nécessairement par un renforcement effectif de leurs capacités propres.
La façon dont le Sénégal articulera dans les prochains mois sa diplomatie concrète avec ses ambitions affichées dira beaucoup sur la profondeur réelle de cette recomposition en cours.
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