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Calendrier électoral : ne réveillons pas les peurs quand les institutions ont déjà fait leurs preuves

Au Sénégal, évoquer le calendrier électoral n’est jamais un geste politiquement neutre. Ce n’est pas seulement parler de dates, de listes, de décrets ou de logistique administrative. C’est toucher à une mémoire politique sensible. C’est réveiller, dans l’imaginaire national, des souvenirs encore douloureux : l’incertitude autour des échéances, la peur de la confiscation démocratique, le soupçon sur la sincérité du jeu électoral.

— Photo : Pr Falilou Coundoul / À l'Heure
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Calendrier électoral : ne réveillons pas les peurs quand les institutions ont déjà fait leurs preuves

Par Pr Falilou Coundoul, Think Tank « Pragmatisme Social-Démocrate »

Au Sénégal, évoquer le calendrier électoral n’est jamais un geste politiquement neutre. Ce n’est pas seulement parler de dates, de listes, de décrets ou de logistique administrative. C’est toucher à une mémoire politique sensible. C’est réveiller, dans l’imaginaire national, des souvenirs encore douloureux : l’incertitude autour des échéances, la peur de la confiscation démocratique, le soupçon sur la sincérité du jeu électoral.

C’est précisément pour cela que ce sujet exige gravité, méthode et responsabilité. Le calendrier électoral n’est pas une variable tactique. Il n’est pas un instrument de pression. Il ne doit pas devenir un refuge pour différer l’exigence de reddition des comptes. Il est une part de la parole de l’État.

Une contradiction qu’il faut regarder en face

Le Sénégal n’est pas un pays dépourvu d’expérience électorale. Nous avons une administration électorale, des organes de supervision, des juridictions compétentes, des procédures rodées et une tradition démocratique qui, malgré ses tensions, a montré sa résilience.

Les dernières grandes échéances électorales l’ont démontré. L’élection du Président Bassirou Diomaye Faye et celle de l’actuelle législature constituent des preuves difficiles à contester : le Sénégal dispose encore des ressources institutionnelles nécessaires pour organiser des scrutins crédibles, compétitifs et acceptés.

Ces élections n’ont pas eu lieu dans un contexte ordinaire. Elles sont intervenues après des tensions politiques majeures, dans une période de forte polarisation. Pourtant, l’appareil électoral a tenu. Les institutions ont fonctionné. Le peuple a voté. Les résultats ont été reconnus. L’alternance a eu lieu.

Dès lors, une question s’impose : peut-on célébrer la légitimité issue d’un processus électoral lorsqu’il nous est favorable, puis mettre en doute la fiabilité du même appareil institutionnel lorsque l’échéance suivante devient politiquement sensible ?

La réponse est non. Une République ne peut pas vivre dans une confiance intermittente envers ses propres institutions. On ne peut pas considérer l’administration électorale comme fiable lorsqu’elle produit une victoire, puis fragile lorsqu’elle prépare une échéance incertaine. Les institutions doivent être évaluées à partir de leurs procédures, de leurs performances, de leurs moyens et de leur capacité d’anticipation, non à partir des intérêts immédiats des acteurs politiques.

Le vrai débat n’est pas là

Cela ne signifie pas que les élections locales ne posent aucun défi. Elles sont techniquement complexes. Elles impliquent une multiplicité de listes, des enjeux territoriaux fins, des contentieux locaux, une logistique étendue, des opérations de révision, de contrôle et de sécurisation importantes. Il est donc normal que l’administration se prépare avec rigueur. Il est même sain que les acteurs politiques demandent des garanties.

Mais entre poser des questions techniques et installer une inquiétude politique, il y a une frontière. Entre améliorer l’organisation et dramatiser le calendrier, il y a une différence. Entre demander des garanties et réveiller les peurs électorales, il y a un choix de méthode.

Or, le débat récemment ouvert par le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, sur la fiabilité de l’organisation des élections locales mérite d’être interrogé froidement. Non parce qu’il serait interdit de poser des questions. Dans une démocratie, aucune procédure ne doit être soustraite à l’examen critique. Mais parce qu’il faut se demander pourquoi cette question surgit maintenant, dans quel contexte elle est posée et quels effets politiques elle produit.

On ne soigne pas une nation en lui rappelant ses cicatrices pour masquer ses plaies ouvertes. Les plaies ouvertes, aujourd’hui, ce sont les comptes de la Primature : les fonds politiques dont l’usage devrait être soumis à la même exigence de transparence que celle réclamée aux autres institutions ; une dette publique dont les estimations récentes ont atteint des niveaux exceptionnellement élevés ; un programme avec le FMI suspendu ; des réformes promises et encore attendues.

Déplacer le débat pour esquiver le bilan

Le risque est là : déplacer le débat. Au moment où des comptes doivent être rendus sur l’exercice du pouvoir, l’attention publique est transportée vers les élections futures. On quitte le terrain du bilan, des décisions prises, des responsabilités assumées, des résultats obtenus ou non, pour entrer dans celui de l’affect, de l’émotion, de l’inquiétude et du soupçon.

C’est un terrain politique bien connu. Il permet de mobiliser une base, de réactiver des blessures, de convoquer la mémoire des crises et de placer l’adversaire, ou les institutions, sous pression morale. Mais la République ne peut pas être gouvernée par l’affect. Elle ne peut pas être tenue en permanence dans la tension émotionnelle. Elle ne peut pas laisser le calendrier électoral devenir un écran devant l’exigence de reddition des comptes.

Deux ans à la Primature ne sont ni une parenthèse ni une absence. C’est un mandat gouvernemental, avec des arbitrages, des priorités, des engagements, des renoncements, des résultats et des insuffisances. Celui qui a gouverné doit accepter l’évaluation de sa propre gestion avant d’installer de nouvelles exigences sur les autres institutions. C’est le principe même de la responsabilité publique. Gouverner, ce n’est pas seulement dénoncer. C’est aussi accepter de rendre compte.

La règle du consensus et le rôle des institutions

Sur le plan institutionnel, les rôles doivent rester clairs. L’Assemblée nationale vote la loi et contrôle l’action gouvernementale. L’Exécutif organise, dans le respect des textes, la convocation du corps électoral. L’administration électorale prépare et conduit les opérations. Les organes de supervision veillent à la régularité. Les juridictions tranchent les litiges. Aucun acteur, fût-il central dans le jeu politique, ne peut à lui seul absorber la totalité de la fonction républicaine. La séparation des pouvoirs n’est pas un détail de juriste ; elle est une garantie contre la confusion des rôles et la personnalisation excessive de l’État.

Dans la tradition politique sénégalaise, toute modification significative du calendrier électoral appelle une prudence particulière. Le consensus, ici, n’est pas un luxe. Il est une coutume démocratique. Il ne signifie pas unanimité, mais il suppose que les raisons soient objectivées, les acteurs consultés, les procédures respectées et l’intérêt général clairement établi.

Un report sans consensus n’est pas une simple réorganisation. C’est une rupture de confiance.

La prévisibilité électorale est un indicateur de maturité démocratique. Un pays dont les échéances sont connues, respectées et préparées inspire confiance. À l’inverse, un pays dont le calendrier paraît constamment ouvert à la discussion politique envoie un signal d’incertitude. Cette incertitude affecte les citoyens, les collectivités, l’administration, les investisseurs, les partenaires et, plus largement, la signature institutionnelle du Sénégal.

La maturité démocratique : vigilance sans peur, évaluation sans esquive

Le Sénégal a ce qu’il faut pour organiser ses élections. Il l’a prouvé. Il l’a prouvé par l’élection du Président Bassirou Diomaye Faye. Il l’a prouvé par l’élection de l’actuelle législature. Il l’a prouvé dans des contextes politiques où l’incertitude aurait pu l’emporter, mais où l’institution a finalement tenu.

On peut améliorer les procédures. On peut corriger les faiblesses. On peut renforcer la transparence. On peut exiger davantage de rigueur administrative. Mais on ne doit pas fragiliser sans nécessité la confiance dans un appareil électoral qui a récemment permis l’expression claire de la souveraineté populaire.

La démocratie sénégalaise n’a pas besoin que l’on réveille ses peurs. Elle a besoin que l’on consolide ses institutions. Elle n’a pas besoin que l’on transforme chaque échéance en crise annoncée. Elle a besoin que les acteurs politiques respectent la parole publique, rendent compte de leur gestion et préparent l’avenir dans un esprit de responsabilité.

Le calendrier électoral n’est pas un refuge contre le bilan. Il n’est pas un théâtre pour l’émotion. Il n’est pas une arme de rapport de force. Il est un bien commun. Dans une République sérieuse, on ne joue pas avec les dates comme on joue avec les symboles. On ne convoque pas la mémoire électorale pour échapper à la reddition des comptes.

C’est cela, la maturité démocratique : tenir ensemble la vigilance électorale et la reddition des comptes. Ne pas opposer l’organisation des scrutins futurs à l’évaluation des mandats passés. Ne pas utiliser le calendrier pour déplacer le débat du bilan vers l’émotion.

En République, la confiance est une construction lente, mais sa fragilisation peut être très rapide.

Pr Falilou Coundoul, Think Tank « Pragmatisme Social-Démocrate »

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