Les "Cheikhou Chérifou", ces minicars qui roulent sur les consciences sénégalaises
Les gares routières de la banlieue dakaroise concentrent à elles seules les contradictions d'un système de transport à bout de souffle. Le minicar dit "Cheikhou Chérifou" en est le symbole le plus visible et le plus meurtrier.

Aux Baux maraîchers, à Pikine, la gare routière ne dort jamais. Les bus s'y entassent, les passagers s'y pressent, et les minicars de type "Cheikhou Chérifou" s'y chargent bien au-delà du raisonnable avant de prendre la route. Ce point de transit interurbain, adossé à l'autoroute à péage, illustre mieux que tout autre endroit la réalité du transport au Sénégal : une densité humaine et mécanique extrême, encadrée par une organisation fragile.
Le "Cheikhou Chérifou" doit son surnom populaire à un marabout dont le nom orne fréquemment la carrosserie de ces véhicules, témoignage d'une culture où la protection spirituelle accompagne les trajets que la sécurité mécanique ne garantit plus. Ces minicars, souvent importés d'occasion, circulent depuis des décennies sur les routes sénégalaises. Leur longévité sur le bitume est inversement proportionnelle à leur état technique. Freins usés, pneus lisses, surcharge chronique : les défaillances s'accumulent, et les accidents aussi.
Le bilan routier du Sénégal reste lourd année après année. Les accidents de la circulation figurent parmi les premières causes de mortalité non naturelle dans le pays. Les routes nationales reliant Dakar aux régions intérieures, comme celles menant à Thiès, Kaolack ou Ziguinchor, concentrent une part significative des drames. Dans ce contexte, les minicars vieillissants transportant des dizaines de passagers sur des centaines de kilomètres représentent un risque structurel bien identifié.
Ce phénomène dépasse largement les frontières sénégalaises. À travers l'Afrique subsaharienne, le transport collectif informel repose sur des véhicules âgés, des chauffeurs insuffisamment contrôlés et une réglementation appliquée avec inégalité. Le Ghana, le Cameroun ou la Côte d'Ivoire font face aux mêmes contradictions : une demande de mobilité forte, une offre publique insuffisante, et un secteur privé informel comblant le vide au prix de vies humaines. Les "Cheikhou Chérifou" sénégalais ressemblent aux "tro-tro" ghanéens ou aux "benskin" camerounais, porteurs d'une même équation non résolue.
Les autorités sénégalaises ont, à plusieurs reprises, annoncé des programmes de renouvellement du parc automobile ou de renforcement des contrôles techniques. Les résultats peinent à se traduire sur le terrain des gares routières. Entre la pression économique des transporteurs, la dépendance des populations à ces véhicules et la faiblesse des alternatives, chaque annonce bute sur la même réalité.
La question du transport au Sénégal attend depuis trop longtemps une réponse à la hauteur de ses victimes ; les prochaines assises du secteur diront si les décideurs sont enfin prêts à rompre avec les demi-mesures.
Commentaires
Soyez le premier à commenter cet article.


