À Saint-Louis, le bras de fer monte d'un cran autour de la pêche artisanale
Depuis l'aube, plus de quatre cents pirogues bloquent l'accès au port de Guet Ndar pour protester contre la signature de nouveaux accords avec les chalutiers étrangers.

Il est à peine cinq heures du matin quand les premières pirogues se mettent en travers du chenal. En quelques dizaines de minutes, elles sont plus de quatre cents à former un verrou silencieux sur les eaux sombres du fleuve Sénégal, à l'entrée du port de Guet Ndar. Les hommes sont debout, debout depuis la veille pour certains. Ils ne crient pas. Ils attendent.
« On n'a plus le choix », dit Lamine Ndiaye, 54 ans, les mains posées sur l'étrave de sa pirogue peinte en bleu et blanc. Pêcheur depuis l'enfance, il a connu les temps où les eaux débordaient de thons et de capitaines. Depuis dix ans, il dit que « la mer s'est appauvrie ». Et il en tient responsables les chalutiers étrangers — européens, asiatiques — qui raclent les fonds à des profondeurs interdites.
La goutte qui a fait déborder le fleuve
Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est la publication, il y a trois jours, d'un document gouvernemental annonçant la signature de deux nouveaux protocoles d'accord avec des armements basés en Espagne et en Chine. Ces accords permettraient à des navires de plus de 1 500 tonnes d'opérer dans la zone économique exclusive sénégalaise jusqu'à soixante-dix milles des côtes — soit, selon les syndicats de pêcheurs, dans des zones historiquement réservées à la pêche artisanale côtière.
Le Collectif des Mareyeurs et Pêcheurs du Fleuve, réuni en urgence le lendemain, a voté à l'unanimité le blocage du port. Une décision « douloureuse mais nécessaire », selon son secrétaire général, Ibrahima Sarr. « Nous perdons nos revenus, nos familles souffrent. Mais si nous ne bloquons pas aujourd'hui, il ne restera plus rien demain. »
« Si nous ne bloquons pas aujourd'hui, il ne restera plus rien demain. »— Ibrahima Sarr, secrétaire général du Collectif des Mareyeurs et Pêcheurs du Fleuve
L'État entre pression économique et engagements internationaux
Du côté gouvernemental, le silence a duré plusieurs heures avant qu'un communiqué du ministère de la Pêche ne reconnaisse « la légitimité des préoccupations soulevées » tout en défendant les accords comme « essentiels à l'équilibre des finances publiques ». Selon des sources proches des négociations qu'À l'Heure a pu consulter, les deux protocoles représentent une contrepartie de l'ordre de 14 milliards de francs CFA par an pour le Trésor sénégalais.
Un chiffre qui ne convainc pas les pêcheurs. « Quatorze milliards pour détruire une filière qui fait vivre directement 600 000 personnes au Sénégal ? C'est du bradage pur », tranche Astou Diallo, présidente de l'Association des Femmes Transformatrices de Poisson de Saint-Louis. Les femmes transformatrices — qui sèchent, fument et commercialisent les prises — sont en première ligne de la crise : sans poisson, pas de transformation, pas de revenus.
Ce que réclament les pêcheurs
Le Collectif a formalisé ses demandes en trois points : la suspension immédiate de la signature des deux protocoles dans l'attente d'un audit indépendant, la création d'une commission mixte chargée de redéfinir les zones de pêche autorisées, et une compensation financière pour les pertes subies depuis six mois.
La pêche artisanale représente 75 % des captures totales du Sénégal et constitue la principale source de protéines animales pour les ménages. La filière emploie directement 600 000 personnes et fait vivre, indirectement, plusieurs millions de Sénégalais le long du littoral. Le gouverneur de la région a indiqué qu'une réunion de médiation était « en cours de programmation » sans préciser d'heure ni de lieu. À l'heure où nous bouclons cet article, les pirogues sont toujours en travers du chenal.
Grand reporter spécialisée dans les questions environnementales et d'économie bleue. Basée à Dakar, elle couvre l'Afrique de l'Ouest pour À l'Heure depuis 2019.
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