Sonko contre Diomaye : la fracture au sommet de l'État éclate au grand jour
La coalition au pouvoir au Sénégal traverse une crise interne d'une gravité inédite. Le Premier ministre Ousmane Sonko a publiquement mis en cause le président Bassirou Diomaye Faye, l'accusant de chercher à fragiliser leur propre parti, Pastef.

Les relations entre les deux figures de proue du projet politique sénégalais le plus emblématique de ces dernières années semblent avoir atteint un point de rupture. À l'occasion des explications qu'il a livrées sur les conditions ayant présidé à la constitution du nouveau gouvernement, Ousmane Sonko a formulé des reproches directs à l'endroit de son allié devenu chef de l'État. En cause : des décisions prises lors de la formation de l'équipe gouvernementale qui, selon le leader de Pastef, auraient contribué à affaiblir le parti de l'intérieur plutôt qu'à le consolider.
Cette sortie publique est d'autant plus saisissante qu'elle intervient dans un contexte où Sonko et Faye sont présentés, depuis des années, comme les deux faces d'un même projet politique. C'est ensemble qu'ils ont traversé les années de répression judiciaire, ensemble qu'ils ont porté la promesse d'un «Sénégal nouveau» devant des millions d'électeurs, et c'est sur leur tandem que reposait la légitimité de l'alternance historique du 24 mars 2024. Voir l'un accuser l'autre de nuire à leur formation commune constitue une rupture symbolique majeure.
Sur le fond, la querelle porte sur la composition gouvernementale, terrain sur lequel les tensions entre présidence et primature sont classiques dans les régimes à exécutif bicéphale. Au Sénégal, cette configuration a déjà produit des frictions mémorables, notamment sous Abdou Diouf avec les remaniements successifs des années 1980, ou plus récemment sous Macky Sall dont les Premiers ministres successifs ont souvent été cantonnés à un rôle d'exécutants. Mais dans le cas présent, la particularité est que les deux protagonistes partagent la même base partisane, ce qui transforme un désaccord institutionnel en conflit interne au sein de Pastef.
Pour le Sénégal, les conséquences potentielles de cette crise dépassent le simple cadre d'une querelle de palais. La stabilité politique du pays est un actif précieux dans une région ouest-africaine marquée par les coups d'État et les transitions difficiles. Les partenaires étrangers, les investisseurs et les organisations régionales observent avec attention la capacité du pays à préserver ses institutions et sa cohérence gouvernementale. Une fracture durable entre le président et son Premier ministre pourrait paralyser l'action publique au moment où le Sénégal doit gérer des chantiers prioritaires, notamment l'exploitation de ses ressources en hydrocarbures et la lutte contre le chômage des jeunes.
À l'échelle africaine, ce scénario rappelle des précédents douloureux où des coalitions victorieuses se sont désintégrées peu après leur accession au pouvoir, faute d'avoir clarifié en amont le partage des responsabilités et des décisions. Le Kenya de l'ère Kibaki-Odinga ou le Zimbabwe post-Mugabe offrent des illustrations de ces implosions internes qui ont, dans certains cas, emporté les promesses de changement avec elles.
La prochaine prise de parole officielle de l'un ou l'autre des protagonistes sera déterminante pour savoir si cette crise peut encore être contenue ou si elle annonce une recomposition profonde du paysage politique sénégalais.
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